Cité Inter­na­tio­nale de la Gastro­no­mie : tout ça pour ça ?

Il s’agissait d’un des trois chantiers majeurs portés par Gérard Collomb sur la décennie 2010-2020 avec le Grand Stade et l’Anneau des Sciences. Inaugurée en octobre 2019 après dix ans de couacs et de polémiques, la Cité internationale de la Gastronomie de l’Hôtel-Dieu ferme définitivement ses portes. Chronique d’un échec.

Voilà, c’est fini. Neuf mois seule­ment après son ouver­ture en octobre dernier, la Cité Inter­na­tio­nale de la Gastro­no­mie de Lyon ferme défi­ni­ti­ve­ment ses portes. Le centre cultu­rel, fragi­lisé par des premiers mois pous­sifs, n’aura pas survécu aux impacts engen­drés par la crise sani­taire du coro­na­vi­rus. « Devant ces diffi­cul­tés, face à l’in­cer­ti­tude de l’évo­lu­tion écono­mique et touris­tique, et malgré tous nos efforts pour la sauve­gar­der, nous avons pris la déci­sion de ne pas rouvrir la Cité et d’ar­rê­ter défi­ni­ti­ve­ment son exploi­ta­tion », explique MagmaCul­tura, la société char­gée de son exploi­ta­tion, dans un commu­niqué. La fin – provi­soire – d’un projet qui aura agité la ville et la Métro­pole pendant près d’une décen­nie.

Une candi­da­ture lyon­naise jugée désin­volte

Retour en arrière. Suite à l’ins­crip­tion par l’UNESCO en 2010 du repas gastro­no­mique des Français au patri­moine cultu­rel imma­té­riel de l’hu­ma­nité, le gouver­ne­ment charge la Mission française du patri­moine et des cultures alimen­taires (MFPCA) d’ou­vrir sur le terri­toire, un lieu cultu­rel entiè­re­ment dédié à la gastro­no­mie. Plusieurs villes se portent alors candi­dates pour accueillir le projet. D’abord réti­cent sur la portée d’une candi­da­ture lyon­naise malgré les multiples appels des élus de l’op­po­si­tion (UMP et centristes), Gérard Collomb finit par se lancer dans la bataille, suite à un accord sur le finan­ce­ment du projet avec le groupe Eiffage en octobre 2012. 

Le projet lyon­nais, porté par des figures comme Paul Bocuse ou Chris­tian Tête­doie et par la riche histoire gastro­no­mique de la ville, fait figure de favori face aux candi­da­tures de Dijon, Tours, Rungis, Versailles ou Beaune. D’au­tant que le lieu choisi pour accueillir le centre, l’Hô­tel-Dieu, voué à accueillir plusieurs centaines de touristes par jour, appa­raît comme un vrai plus dans le dossier.

Mais la candi­da­ture lyon­naise patine, discré­di­tée par certains concur­rents comme François Rebsa­men, maire de Dijon (et futur ministre du Travail), qui égra­tigne son rival Gérard Collomb dans les médias sur son manque d’im­pli­ca­tion et son arro­gance dans ce projet. La sentence finit par tomber en janvier 2013 et résonne comme un coup de tonnerre. La MFPCA choi­sit fina­le­ment de créer non pas une seule Cité de la gastro­no­mie, mais un réseau de plusieurs centres, porté par les projets de Rungis, Tours et Dijon, lais­sant ainsi Lyon de côté. « Si la mise à l’écart de Lyon peut sembler curieuse, cette évic­tion est due au fait que la ville n’a pas assez pris au sérieux ce dossier » soutient alors Jean-Robert Pitte, président de la MFPCA dans les colonnes de l’Ex­press. 

Projet à 17 millions d’eu­ros

Passa­ble­ment agacé par ce résul­tat, Gérard Collomb peine à cacher sa frus­tra­tion. « C’est une décep­tion pour nous et une déci­sion tota­le­ment incom­pré­hen­sible. Trois villes sont rete­nues et pas Lyon alors que nous accueillons la semaine prochaine 17 500 chefs du monde entier lors du SIRHA. J’in­vite les membres du jury à se rendre à Lyon à cette occa­sion. Ils pour­ront se rendre compte par eux-mêmes si Lyon a voca­tion à repré­sen­ter la gastro­no­mie française dans le monde. » Le premier magis­trat de la ville, vive­ment remonté contre Jean-Robert Pitte, propose alors de créer une Cité de la Gastro­no­mie « entre Lyon­nais » puis finit par se ravi­ser. La ville revoit sa copie initiale et réitère sa candi­da­ture avec de nouvelles modi­fi­ca­tions en avril 2013. 

Cette seconde tenta­tive est la bonne. Gérard Collomb prend sa revanche et permet à Lyon de rejoindre le réseau natio­nal des cités de la gastro­no­mie avec Rungis, Dijon et Tours. Le projet s’élève alors à plus de 17 millions d’eu­ros, portée par la Ville (4 millions d’eu­ros), la Métro­pole (2 millions), l’Etat (1 million) et plusieurs mécènes (Apicil, Crédit Agri­cole Centre-Est, Dentres­sangle Initia­tives, Eiffage, Elior Group, l’ins­ti­tut Paul Bocuse, Mérieux Nutri sciences, Metro, Plas­tic Omnium et le groupe Seb) à hauteur de 10,4 millions d’eu­ros. 

Un groupe espa­gnol à l’ex­ploi­ta­tion

L’ou­ver­ture de cet « extra­or­di­naire pôle cultu­rel de déve­lop­pe­ment écono­mique et touris­tique », selon les termes employés par la MFPCA, est prévue pour le début de l’an­née 2017. Mais les travaux prennent du retard et les polé­miques ressur­gissent. Le groupe espa­gnol MagmaCul­tura est choisi en juin 2018 par la Métro­pole de Lyon, suite à l’ap­pel d’offres pour l’ex­ploi­ta­tion de cette future Cité de la Gastro­no­mie. De quoi faire grin­cer des dents les candi­dats reca­lés, à commen­cer par GL events, qui s’était appuyé sur les Toques blanches lyon­naises pour conso­li­der son projet.

« Sur tous les projets qu’on nous a proposé, nous en avons retenu trois et c’est Magma Cultura qui a obtenu la meilleure note avec 18,2/20, les deux autres, dont GL Events, tournent autour de 14/20 », précise alors Gérard Claisse, vice-président de la Métro­pole en charge de la Poli­tique d’achat public. « Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que nous ne choi­sis­sons pas des Espa­gnols, mais bien le groupe qui nous a proposé le meilleur projet », soutient de son côté David Kimel­feld, alors président de la Métro­pole de Lyon. « Nous aurions aimé prendre un projet lyon­nais, cela aurait rajouté du cœur, mais les Espa­gnols ont, tout simple­ment, créé quelque chose de plus adapté », justi­fie quant à lui, Georges Képé­né­kian, succes­seur de Gérard Collomb à la mairie de Lyon.

Vexées, les Toques blanches lyon­naises du chef Chris­tophe Marguin appellent à boycot­ter l’ins­tal­la­tion qui finit par ouvrir ses portes en octobre 2019 (bien avant les centres de Dijon, Tours et Rungis, toujours en phase de construc­tion aujourd’­hui). Le centre propose un parcours du goût sur 4000 m2 et quatre niveaux, avec des expo­si­tions tempo­raires, des objets de collec­tion (le piano de cuis­son de Paul Bocuse), des ateliers de cuisine, des confé­rences et des espaces ludiques pour les enfants, ainsi qu’un espace dégus­ta­tion. Mais le prix, jugé trop élevé (12 euros pour l’en­trée, 12 euros supplé­men­taires pour la dégus­ta­tion) ternit rapi­de­ment l’image de la Cité. La foule et les touristes ne se pressent pas et les entrées enre­gis­trées sont surtout celles des groupes scolaires. La crise du Covid aura davan­tage fragi­lisé cette jeune struc­ture et préci­pité la déci­sion de MagmaCul­tura de ne pas réou­vrir le centre.

Quel avenir pour le site ?

Les ques­tions se portent désor­mais sur l’ave­nir du site. La Métro­pole de Lyon avait choisi Magma Cultura France comme délé­ga­taire de service public pour l’ex­ploi­ta­tion pour huit ans, à comp­ter de la date d’ou­ver­ture. Le nouvel exécu­tif à la ville et à la Métro­pole devrait rapi­de­ment se pencher sur ce dossier phare, avec éven­tuel­le­ment, l’hy­po­thèse d’une rési­lia­tion de la DSP, possible en cas de force majeure (crise du Covid). « L’ave­nir du lieu sera étudié en lien étroit avec les parties prenantes du projet, dont les mécènes. La réou­ver­ture rapide au public du Grand Dôme est par ailleurs en cours d’étude », précise la Métro­pole dans un commu­niqué. 

« La déci­sion de Magma Cultura est une oppor­tu­nité pour la Métro­pole et les Grandes Lyon­naises et les Grands Lyon­nais de se réap­pro­prier ce lieu emblé­ma­tique du terri­toire. Je vais me rappro­cher de l’en­semble des acteurs écono­miques, asso­cia­tifs et insti­tu­tion­nels afin de travailler ensemble au futur de ce lieu. Un avenir qui ne peut se construire qu’a­vec les habi­tantes et habi­tants de la Métro­pole », avance de son côté Bruno Bernard, président de la Métro­pole. Après dix années marquées par les couacs et polé­miques, la Cité Inter­na­tio­nale de la Gastro­no­mie n’a sûre­ment pas fini de faire parler d’elle.

Bruno Bernard et Grégory Doucet devant l’Hô­tel-Dieu.Photo Susie Waroude
Remonter