Tribune : « Ensemble, défen­dons notre Liberté »

L’initiative est inédite. Plus d’une centaine de médias - dont Lyon Décideurs - choisissent de publier ce manifeste commun pour appeler les Français à défendre la liberté de la presse et à faire corps dans la défense de la liberté d’expression.
©Jean-Pierre Muller/AFP

Il n’est jamais arrivé que des médias, qui défendent souvent des points de vue diver­gents et dont le mani­feste n’est pas la forme usuelle d’ex­pres­sion, décident ensemble de s’adres­ser à leurs publics et à leurs conci­toyens d’une manière aussi solen­nelle.

Si nous le faisons, c’est parce qu’il nous a paru crucial de vous aler­ter au sujet d’une des valeurs les plus fonda­men­tales de notre démo­cra­tie : votre liberté d’ex­pres­sion.

Aujourd’­hui, en 2020, certains d’entre vous sont mena­cés de mort sur les réseaux sociaux quand ils exposent des opinions singu­lières. Des médias sont ouver­te­ment dési­gnés comme cibles par des orga­ni­sa­tions terro­ristes inter­na­tio­nales. Des Etats exercent des pres­sions sur des jour­na­listes français « coupables » d’avoir publié des articles critiques.

La violence des mots s’est peu à peu trans­for­mée en violence physique.

Ces cinq dernières années, des femmes et des hommes de notre pays ont été assas­si­nés par des fana­tiques, en raison de leurs origines ou de leurs opinions. Des jour­na­listes et des dessi­na­teurs ont été exécu­tés pour qu’ils cessent à tout jamais d’écrire et de dessi­ner libre­ment.

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même reli­gieuses, pourvu que leur mani­fes­ta­tion ne trouble pas l’ordre public établi par la loi », proclame l’ar­ticle 10 de la Décla­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen de 1789, inté­grée à notre Cons­ti­tu­tion. Cet article est immé­dia­te­ment complété par le suivant : « La libre commu­ni­ca­tion des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme ; tout citoyen peut donc parler, écrire, impri­mer libre­ment, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déter­mi­nés par la loi. »

Pour­tant, c’est tout l’édi­fice juri­dique élaboré pendant plus de deux siècles pour proté­ger votre liberté d’ex­pres­sion qui est attaqué, comme jamais depuis soixante-quinze ans. Et cette fois par des idéo­lo­gies tota­li­taires nouvelles, préten­dant parfois s’ins­pi­rer de textes reli­gieux.

Bien sûr, nous atten­dons des pouvoirs publics qu’ils déploient les moyens poli­ciers néces­saires pour assu­rer la défense de ces liber­tés et qu’ils condamnent ferme­ment les Etats qui violent les trai­tés garants de vos droits. Mais nous redou­tons que la crainte légi­time de la mort n’étende son emprise et n’étouffe inexo­ra­ble­ment les derniers esprits libres.

Que restera-t-il alors de ce dont les rédac­teurs de la Décla­ra­tion des droits de l’homme et du citoyen de 1789 avaient rêvé ? Ces liber­tés nous sont telle­ment natu­relles qu’il nous arrive d’ou­blier le privi­lège et le confort qu’elles consti­tuent pour chacun d’entre nous. Elles sont comme l’air que l’on respire, et cet air se raré­fie. Pour être dignes de nos ancêtres qui les ont arra­chées et de ce qu’ils nous ont trans­mis, nous devons prendre la réso­lu­tion de ne plus rien céder à ces idéo­lo­gies morti­fères.

Les lois de notre pays offrent à chacun d’entre vous un cadre qui vous auto­rise à parler, écrire et dessi­ner comme dans peu d’autres endroits dans le monde. Il n’ap­par­tient qu’à vous de vous en empa­rer. Oui, vous avez le droit d’ex­pri­mer vos opinions et de critiquer celles des autres, qu’elles soient poli­tiques, philo­so­phiques ou reli­gieuses, pourvu que cela reste dans les limites fixées par la loi. Rappe­lons ici, en soli­da­rité avec Char­lie Hebdo, qui a payé sa liberté du sang de ses colla­bo­ra­teurs, que, en France, le délit de blas­phème n’existe pas. Certains d’entre nous sont croyants et peuvent natu­rel­le­ment être choqués par le blas­phème. Pour autant, ils s’as­so­cient sans réserve à notre démarche. Parce que, en défen­dant la liberté de blas­phé­mer, ce n’est pas le blas­phème que nous défen­dons, mais la liberté.

Nous avons besoin de vous. De votre mobi­li­sa­tion. Du rempart de vos consciences. Il faut que les enne­mis de la liberté comprennent que nous sommes tous ensemble leurs adver­saires réso­lus, quelles que soient par ailleurs nos diffé­rences d’opi­nions ou de croyances. Citoyens, élus locaux, respon­sables poli­tiques, jour­na­listes, mili­tants de tous les partis et de toutes les asso­cia­tions, plus que jamais dans cette époque incer­taine, nous devons réunir nos forces pour chas­ser la peur et faire triom­pher notre amour indes­truc­tible de la liberté.