Succès des Jour­nées de l’éco­no­mie 100% digi­tales

Troi­sième et dernier jour, ce jeudi 19 novembre, de l’édi­tion 100% digi­tale des Jour­nées de l’éco­no­mie 2020, orga­ni­sées par Pascal Le Merrer (photo). Autour d’une théma­tique géné­rale « Réin­ven­tons le progrès ensemble », les confé­rences sont très suivies sur le net. Pour la première jour­née des Jéco, mardi, ce ne sont pas moins de 15 000 inter­nautes qui ont été au rendez-vous des débats, dont 4 000 pour la confé­rence d’ou­ver­ture « Voir le monde autre­ment » avec, entre autres, la Française Esther Duflo, prix Nobel d’éco­no­mie 2019. Chaque confé­rence a attiré au moins 1 000 personnes. Et, sur l’en­semble des trois jours, plus de 35 000 personnes sont inscrites. 

A noter parmi les confé­rences de ce jeudi, à 14 heures, celle sur « L’an­crage local des entre­prises » avec, parmi les inter­ve­nants Emeline Baume, 1ère vice-prési­dente de la Métro­pole de Lyon en charge de l’eco­no­mie, de l’em­ploi, du commerce et du numé­rique; Cyril Brun, direc­teur géné­ral adjoint de la Banque Popu­laire Auvergne-Rhône-Alpes ainsi que Laurence Eymieu, la nouvelle direc­trice géné­rale de Keolis Lyon

A 16 heures, la confé­rence de conclu­sion s’in­té­res­sera à la ques­tion suivante « Une société démo­cra­tique à recons­truire » avec comme inter­ve­nants: Eric Monnet, profes­seur à l’Ecole d’éco­no­mie de Paris; Julia Cagé, profes­seur d’éco­no­mie à Sciences Po Paris; Pierre Rosan­val­lon, profes­seur émérite au Collège de France et François Ville­roy de Galhau, Gouver­neur de la Banque de France.

Ce mercredi, il a été ques­tion, entre autres, de « l’Eu­rope: le grand saut fédé­ra­liste ? ». L’oc­ca­sion pour Lyon Déci­deurs, parte­naire média des Jeco de vous propo­ser cette « Tribune libre » de Sylvie Goulard, sous-gouver­neur de la Banque de France et ancienne dépu­tée euro­péenne.

Sylvie Goulard

Tribune libre : Monsieur Jour­dain saute à l’élas­tique

La peur du fédé­ra­lisme remonte aux tour­ments de la Révo­lu­tion. Pour­tant les Français parti­cipent déjà, depuis des décen­nies à des coopé­ra­tions orga­ni­sées sur un mode fédé­ral, dans l’Union euro­péenne. Grâce aux poli­tiques moné­taire ou commer­ciale, l’Eu­rope est en mesure de s’af­fir­mer. Dans un monde en plein chan­ge­ment, l’UE a besoin de se doter d’une orga­ni­sa­tion poli­tique solide, légi­ti­mée, respec­tueuse des diver­si­tés, ce que permet juste­ment le fédé­ra­lisme. Les angoisses du « saut dans l’in­connu » sont aussi infon­dées que préju­di­ciables à l’in­té­rêt natio­nal.

Souvent, en France, le terme « fédé­ral » est asso­cié à celui de « saut », comme si la seule évoca­tion de cette forme d’or­ga­ni­sa­tion des pouvoirs publics susci­tait le vertige.

L’his­to­rienne Mona Ozouf a bien montré l’ori­gine de cette répul­sion qui remonte à l’op­po­si­tion entre les Monta­gnards, jaco­bins, farou­che­ment atta­chés à l’unité natio­nale et les Giron­dins défen­seurs de la diver­sité, et de l’au­to­no­mie régio­nale. Même si l’op­po­si­tion n’était pas si sché­ma­tique, le sort tragique des derniers a rejailli sur leurs idées. Le jaco­bi­nisme perdure, comme le montre la simple compa­rai­son des défi­ni­tions de fédé­ra­lisme dans les diction­naires français et alle­mand. Le Robert présente le fédé­ra­lisme comme une dévo­lu­tion des pouvoirs par le centre quand le Duden évoque l’édi­fi­ca­tion d’un Etat fédé­ral par des enti­tés fédé­rées conser­vant leur auto­no­mie. La nuance n’est pas mince. Loin d’être un saut hasar­deux dans l’in­connu, la démarche fédé­rale procède en effet de la volonté de mettre en commun des compé­tences pour mieux agir.

Ce sont les Français, si dési­reux que l’Eu­rope s’af­firme comme puis­sance, qui devraient être les plus ardents fédé­ra­listes. Sans une orga­ni­sa­tion poli­tique plus forte, et mieux légi­ti­mée, les promesses de « souve­rai­neté euro­péenne » risquent d’être déçues. En matière de diplo­ma­tie, de défense, ou face aux vagues de migra­tion, l’Eu­rope ne s’est jamais donné les moyens d’exis­ter comme un espace défini, doté des moyens d’agir. En matière moné­taire au contraire, l’Union euro­péenne est un acteur mondial parce qu’elle est orga­ni­sée sérieu­se­ment, avec une Banque centrale incar­née dans sa Prési­dente, capable de déci­der rapi­de­ment à la majo­rité et dotée d’un pouvoir discré­tion­naire. De même, sa poli­tique commer­ciale est respec­tée dans le monde car la négo­cia­tion est confiée à un commis­saire par les gouver­ne­ments, sous le contrôle du Parle­ment euro­péen. Enfin, la Cour de Justice, à carac­tère elle aussi fédé­rale, permet de dire et de faire rayon­ner le droit euro­péen. Ainsi, la peur du fédé­ra­lisme est d’au­tant moins compré­hen­sible que, comme M. Jour­dain faisait de la prose sans le savoir, les Français ont …déjà sauté et qu’ils ne s’en portent pas si mal.

Les ater­moie­ments dans la tour­mente finan­cière des années 2008/2015 ou plus récem­ment, la nais­sance au forceps du fonds de relance lors du Conseil euro­péen de juillet, montrent les limites des négo­cia­tions inter­gou­ver­ne­men­tales, qu’il s’agisse de gérer une crise ou d’en­ga­ger dura­ble­ment l’ave­nir.

Natu­rel­le­ment, le fédé­ra­lisme implique un partage de souve­rai­neté. Mais la souve­rai­neté pure et parfaite est une vue de l’es­prit. Qui prétend « reprendre le contrôle », en l’exerçant seule, risque de ne peser grand-chose, comme les Anglais vont le mesu­rer peu à peu. Dans un monde d’in­ter­dé­pen­dance accrues par le chan­ge­ment clima­tique, tech­no­lo­gique, c’est en parta­geant la souve­rai­neté qu’on la récu­père le mieux. Avant la créa­tion de l’euro, la Banque centrale de toute l’Eu­rope était déjà instal­lée à Franc­fort. C’était …la Bundes­bank alle­mande. Aucun Français ou Italien ne siégeait dans le conseil des gouver­neurs. Encore aujourd’­hui, le Dane­mark conserve formel­le­ment sa couronne mais doit en réalité se confor­mer aux déci­sions d’une BCE à laquelle il ne parti­cipe pas.

Lorsque Victor Hugo imagi­nait l’ave­nir, avec de grandes ambi­tions pour la France et ses voisins, il faisait sienne la pers­pec­tive des Etats-Unis d’Eu­rope. Aujourd’­hui, ceux qui sont le plus fasci­nés par l’exer­cice de la puis­sance sont en géné­ral les moins dispo­sés à donner à l’Eu­rope les moyens de l’ac­qué­rir.

Remonter