Chris­tophe Rollet (Point S), l’in­dé­pen­dant

C’est un double anniversaire que s’apprête à fêter Point S en 2021 : le cinquantenaire de la création de l’enseigne d’entretien automobile, et les 20 ans à la direction générale de Christophe Rollet. Arrivé alors que le réseau était en pleine déconfiture, il en a fait un leader mondial du secteur, présent dans 40 pays. Avec l’indépendance – d’esprit et capitalistique – comme fil conducteur.

Si on le compare à d’autres grands patrons lyon­nais, Chris­tophe Rollet est à ranger dans la caté­go­rie des diri­geants plutôt discrets. Mais le pilote de Point S ne se prive pas pour autant de faire entendre ses prises de posi­tions tran­chées, souvent à contre-courant des discours habi­tuels du patro­nat. Le direc­teur géné­ral du réseau lyon­nais d’en­tre­tien auto­mo­bile avait ainsi pris la parole lors des discus­sions sur la géné­ra­li­sa­tion du travail du dimanche, dont il est un farouche oppo­sant au même titre que le travail nocturne. « Parce que les clients n’ont pas plus d’argent à dépen­ser quand les maga­sins sont ouverts tard le soir ou les sept jours de la semaine », alors que cela induit des charges supplé­men­taires pour les points de vente. Mais surtout parce que cela « va à l’en­contre de la qualité de travail des sala­riés ». Et, pendant le premier confi­ne­ment, il n’a pas hésité à se payer direc­te­ment le président du Medef, Geof­froy Roux de Bézieux, qui propo­sait alors que les sala­riés travaillent un peu plus – notam­ment en limi­tant les jours fériés – pour accom­pa­gner la reprise post-Covid. Une « idée malve­nue », tacle Chris­tophe Rollet : « Je trouve que ces propos sont dépla­cés, car ils parti­cipent à dégra­der encore davan­tage l’image des patrons. Cela démontre que les repré­sen­tants du patro­nat sont trop décon­nec­tés de la réalité que nous vivons tous. Ce n’est pas le moment de créer des tensions entre les employeurs et leurs sala­riés », tance-t-il.

Et, dire tout cela, « c’est mon rôle de diri­geant », affirme Chris­tophe Rollet, qui rapporte d’ailleurs rece­voir régu­liè­re­ment des « messages posi­tifs » d’autres chefs d’en­tre­prise consi­dé­rant, comme lui, « que le Medef ne repré­sente pas l’opi­nion de beau­coup de patrons ». Sans avoir, eux, l’ex­po­si­tion média­tique de celui qui est à la tête d’un réseau présent dans 40 pays à travers 5 500 centres auto­mo­biles (dont près de 600 en France) qui réalise plus de 3 milliards d’eu­ros de chiffre d’af­faires par an et compte 8 000 colla­bo­ra­teurs dans le monde. « L’idée n’est pas de me mettre en avant, mais je m’au­to­rise ce droit à la parole », commente Chris­tophe Rollet. Et tant pis si faire entendre sa petite musique le met un peu en marge des cercles patro­naux lyon­nais. De toute façon, il ne les fréquente pas. « Je n’ai pas le temps pour cela », dit-il exclu­si­ve­ment concen­tré sur le déve­lop­pe­ment express de Point S qui s’ap­prête à célé­brer, en 2021, le cinquan­te­naire de sa créa­tion. Tandis que lui fêtera, égale­ment l’an­née prochaine, ses 20 ans à la direc­tion géné­rale de l’en­seigne.

Catas­trophe 

Propulsé alors qu’il n’avait que 36 ans à la tête d’un groupe mori­bond qui ne comp­tait que 180 points de vente, il est l’homme qui a véri­ta­ble­ment trans­formé Point S pour en faire un poids lourd mondial. « Redres­ser cette enseigne en déliques­cence n’était pas un défi gagné d’avance. Au début, on m’a même souvent conseillé de vite chan­ger d’en­tre­prise si je voulais avoir une chance de réus­sir ma carriè­re… », raconte-t-il. Il endosse, dans les premiers temps, le rôle du cost killer, taillant dans les effec­tifs et se déles­tant d’un entre­pôt et d’une partie des stocks. « Chris­tophe a connu des premières années vrai­ment diffi­ciles. Dès qu’il ouvrait un dossier, il décou­vrait une catas­trophe : les trous dans les comptes étaient colos­saux, il a fallu se couper un bras pour se remettre à flot. Et il n’y avait plus aucune rela­tion de confiance entre l’en­seigne et ses adhé­rents… », rappelle Stéphane Bernard, le proprié­taire d’un centre auto à Voiron et président du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Point S.

Mais le jeune diri­geant a un plan bien précis en tête pour redres­ser la barre. Qui se décline en plusieurs étapes : après avoir rapa­trié le siège d’une tour de la région pari­sienne au centre-ville de Lyon – sa ville natale – pour « se rappro­cher et recréer du lien » avec les adhé­rents, puis insuf­flé une nouvelle image avec la créa­tion d’un nouveau logo, il se lance dans la diver­si­fi­ca­tion de l’en­seigne qui n’était alors qu’un spécia­liste du pneu. Un repo­si­tion­ne­ment gagnant.

Sous sa coupe, Point S revoit sa copie et étend, au fil du temps, son champ d’ac­tion à l’en­semble de l’en­tre­tien auto­mo­bile (frein, amor­tis­seur, pare-brise, vidan­ge…). « Cela semble une évidence aujourd’­hui, mais il a fallu convaincre les adhé­rents du bien-fondé de ces nouveaux métiers », rapporte Chris­tophe Rollet. Car on touche ici à la parti­cu­la­rité du fonc­tion­ne­ment de Point S : les gérants des centres auto ne sont pas des sala­riés aux ordres, mais des chefs d’en­tre­prise indé­pen­dants, regrou­pés sous la bannière bleue et blanche dont ils détiennent 100 % du capi­tal. Et, partant, donnent leurs avis sur les déci­sions stra­té­giques du groupe. Un modèle à mi-chemin entre la fran­chise (dans son fonc­tion­ne­ment au quoti­dien) et la coopé­ra­tive (par son action­na­riat et son mode de prise de déci­sion). « C’est ce qui fait notre singu­la­rité et notre force », expose le diri­geant.

« Sérieux et fiabi­lité » 

Paral­lè­le­ment à cette diver­si­fi­ca­tion vers de nouveaux métiers, Chris­tophe Rollet lance la diver­si­fi­ca­tion géogra­phique avec une inter­na­tio­na­li­sa­tion du réseau qui réalise désor­mais 85 % de son chiffre d’af­faires hors de France. Déjà très présent en Europe et en Amérique du Nord, avec des premiers pions posés sur le conti­nent afri­cain, Point S s’est aussi lancé derniè­re­ment à la conquête de la Chine. Fraî­che­ment créée, la filiale Point S China vise l’ou­ver­ture de 2 000 centres d’en­tre­tien d’ici à 2026 dans le pays. « Cela faisait plusieurs années que nous lorgnions sur la Chine où le marché de l’après-vente auto­mo­bile est en forte crois­sance », commente-t-il, en annonçant l’objec­tif d’être présent dans 100 pays dans les huit années qui viennent.

« Mon rôle, c’est de main­te­nir l’am­bi­tion d’un groupe indé­pen­dant qui ne peut comp­ter que sur lui-même. Et, ma plus grande satis­fac­tion, c’est que Point S soit devenu une réfé­rence du secteur, réputé pour son sérieux et sa fiabi­lité. La preuve, c’est que nous avons beau­coup de réseaux, au départ concur­rents qui nous solli­citent pour passer aux couleurs de Point S », pour­suit le direc­teur géné­ral qui a ainsi signé, coup sur coup, deux acqui­si­tions l’été dernier avec le rachat d’Happy Car (26 centres auto) et la reprise, à la barre du tribu­nal de commerce de Paris, du spécia­liste de la distri­bu­tion de pièces auto en BtoB Otop (53 centres de services).

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« Le secteur est dans une phase de conso­li­da­tion et nous restons atten­tifs aux oppor­tu­ni­tés », annonce le diri­geant qui n’en­tend pas dévier d’un pouce de sa ligne de conduite. Même si celle-ci peut parfois surprendre, comme lorsqu’il fait le choix de ne pas faire de vente sur Inter­net. « Nous sommes un réseau tradi­tion­nel et fier de l’être ! », martèle Chris­tophe Rollet. À l’heure où l’e-commerce de pièces déta­chées gagne sans cesse des parts de marché grâce à des prix cassés, Point S mise exclu­si­ve­ment sur un réseau de centres « physiques » avec « des conseils livrés par des profes­sion­nels de l’auto » comme valeur ajou­tée. « Je ne veux pas aller sur la bataille des prix qui ne fait aucun gagnant, mais que des morts. »

Convaincre et séduire 

La recette de la réus­site de Chris­tophe Rollet ? Une « très fine connais­sance du marché auto­mo­bile » et un « sens du commerce », répond en chœur son entou­rage. « Il sent les bons coups, il a plein de bonnes idées, il sait quand aller vers de nouveaux métiers sans se préoc­cu­per de ce que font les autres. C’est un indé­pen­dant qui sait préci­sé­ment où il veut mener sa boîte », décrit ainsi Patrick Chol­ton, le président de la Fédé­ra­tion française de carros­se­rie et du salon Solu­trans. « Chris­tophe Rollet a le chro­mo­some de l’in­dé­pen­dance », suren­ché­rit Jean-Marc Pier­ret, le direc­teur de la rédac­tion du site spécia­lisé Après Vente Auto, qui évoque un « miracle Point S » : « L’en­seigne ne se déve­loppe pas dans un esprit de concen­tra­tion, mais de coopé­ra­tion. Et ce n’est pas simple de fédé­rer autour de soi des indé­pen­dants qui sont indé­pen­dants par nature. C’est donc que Chris­tophe Rollet a réussi à convaincre et séduire ses inter­lo­cu­teurs. Et quand il ouvre de nouveaux pays à l’in­ter­na­tio­nal, il le fait avec le socle Point S, mais aussi le respect de la philo­so­phie et de la culture locales. C’est du bon boulot. Et il n’a pas beau­coup d’er­reurs stra­té­giques à son actif. »

Et, en effet, l’en­seigne a multi­plié le lance­ment de nouveaux concepts – Point S Glass, le dernier en date –, et peu de plan­tages et de retours en arrière sont à déplo­rer. Notam­ment grâce au « prag­ma­tisme » de Chris­tophe Rollet, selon Joël Aran­del, le direc­teur marke­ting de Point S depuis plus de dix ans : « Ce n’est pas quelqu’un qui a la tête dans les nuages. Peu importe la taille du dossier, il ne laisse rien au hasard. Dès le départ, il va tout de suite très loin dans la réflexion : comment ce concept sera décli­nable, dans quels pays… », témoigne-t-il. « Chris­tophe est un travailleur acharné qui trans­pire l’exi­gence et la rigueur », reprend Stéphane Bernard, le président du conseil d’ad­mi­nis­tra­tion de Point S.

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Grat­ter sous le vernis 

Alors, bien sûr, Chris­tophe Rollet peut paraître parfois un peu austère. « La première fois qu’on le voit, on se dit qu’il ne doit pas rire tous les jours. Mais il faut grat­ter sous le vernis. Car c’est, en fait, quelqu’un de très abor­dable et agréable. Un adhé­rent peut l’ap­pe­ler un samedi, il décroche », reprend Stéphane Bernard. Une proxi­mité du direc­teur géné­ral avec les adhé­rents du réseau aussi louée par Joël Aran­del, le direc­teur marke­ting de Point S : « Je ne vais pas dire qu’il connaît les 600 points de vente français, mais pas loin. Il assiste plusieurs fois dans l’an­née à des réunions régio­nales. L’en­tre­prise a changé de dimen­sion, mais il est resté proche de la réalité du terrain. »

La preuve lors des congrès de Point S qu’il anime en personne chaque début d’an­née ou lors du rituel Forum de juin au Matmut Stadium quand il n’hé­site pas à monter sur scène, assu­rant lui-même les remises de prix à ses adhé­rents. Si l’ac­teur et humo­riste Patrick Bosso, qui incarne le slogan « Pas de stress, il y a Point S » dans les pubs télé, le rejoint sur scène, c’est quelques minutes, pas plus. Et unique­ment quand Chris­tophe Rollet l’ap­pelle pour remettre un trophée. Car le maître de céré­mo­nie, c’est le direc­teur géné­ral, en tandem quand même avec Joël Aran­del. Et, lorsqu’il se retourne sur ces deux dernières décen­nies où Point S, comme lui, a changé de dimen­sion, Chris­tophe Rollet a cette formule : « Sans Point S, je n’en serais pas là. Et inver­se­ment. » Cela peut faire office de bon résumé.

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