Bertrand Rambaud : « Doubler la taille de Sipa­rex d’ici à 2025 »

En l’espace de quatre décennies, Siparex, l’un des leaders du capital investissement indépendant en France, a investi dans un millier d’entreprises et s’appuie aujourd’hui sur un portefeuille de 200 participations. A la tête du groupe lyonnais depuis une douzaine d’années, Bertrand Rambaud se réjouit que Siparex dispose d’une base de 360 investisseurs institutionnels et familiaux fidèles, de Bpifrance à la « veuve de Capentras ». Grâce à quoi Siparex va réaliser des levées de fonds d’un niveau jamais atteint en 2021. Retrouvez la synthèse de l’interview de Bertrand Rambaud dans Lyon Décideurs N°15 et ci-dessous dans sa version intégrale.

En tant qu’ac­tion­naire de nombreuses entre­prises dans cette région et partout en France, vous êtes bien placé pour savoir comment se portent les entre­prises. Où en sont-elles après un an de crise sani­taire ?

Bertrand Rambaud : Nous ne sommes pas dans une crise écono­mique clas­sique comme en 2008 qui a affecté l’en­semble de l’éco­no­mie. On est dans une crise sani­taire qui a eu des consé­quences écono­miques, mais c’est d’abord une crise sani­taire. Elle a touché violem­ment certains secteurs, mais d’autres ont bien tiré leur épingle du jeu. Et le gros de la mêlée, qu’il soit indus­triel ou dans les services, passé l’ef­fet de surprise violent du prin­temps 2020, a retrouvé un fort niveau d’ac­ti­vité. Et, mis à part les secteurs à l’ar­rêt, le début d’an­née 2021 est plutôt très favo­rable. Il n’y a pas d’ef­fon­dre­ment de l’éco­no­mie.

Certains avaient prédit 1 million de chômeurs en plus fin 2020 en France. D’autres annoncent tous les trois mois une vague de dépôts de bilan. Rien de tout cela ne s’est produit. Les entre­prises sont-elles parti­cu­liè­re­ment résis­tantes ou les mesures de soutien du gouver­ne­ment ont-elles été très effi­caces ?

En France, nous avons de supers patrons d’en­tre­prises. Il y a eu une réac­ti­vité et un sang froid des diri­geants qui m’ont impres­sionné. Ensuite, il y a eu une réac­tion de l’éco­sys­tème forte, excep­tion­nelle même : l’Etat, mais aussi les banques ont permis de très forte­ment limi­ter la casse. Après, atten­tion, c’est une perfu­sion qui a été injec­tée. Elle inter­vient dans une période d’ex­trême liqui­dité. Les aides ont été très impor­tantes, histo­riques. Un jour, on va débran­cher tout cela. Et forcé­ment, il y aura des défaillances d’en­tre­prises dans les secteurs les plus touchés et dans les petites entre­prises. Nous ne sommes pas arri­vés dans cette crise sani­taire avec des entre­prises fragi­li­sées finan­ciè­re­ment. Le tissu écono­mique est globa­le­ment sain. 

Sipa­rex, créé à Lyon, a été un des pion­niers du capi­tal inves­tis­se­ment indé­pen­dant en France. Plus de 40 ans après, qu’est devenu le groupe cofondé par Domi­nique Nouvel­let ?

C’est un groupe fondé par Domi­nique Nouvel­let que je dirige depuis une douzaine d’an­nées main­te­nant. Il évolue dans un marché porteur. Le capi­tal inves­tis­se­ment prend une part crois­sante dans le finan­ce­ment de l’éco­no­mie. Dans cet envi­ron­ne­ment, Sipa­rex a construit une offre large pour l’ac­com­pa­gne­ment des entre­prises. Par exemple, on est présent dans l’in­no­va­tion avec une marque XAnge qui est très perfor­mante. Nous aurons deux licornes dans le porte­feuille d’XAnge cette année, c’est-à-dire des affaires qui valent plus de 1 milliard €, alors qu’on y est entré quand elles étaient au berceau. Nous avons struc­turé notre offre autour de l’ap­proche clas­sique -PME, ETI- tout en lançant de nouveaux produits. Nous avons progressé au niveau inter­na­tio­nal, en Europe, mais aussi en Afrique et au Canada plus récem­ment. La taille de nos actifs sous gestion se rapproche de 2,5 milliards €, soit une crois­sance constante. Sipa­rex est dans une dyna­mique d’évo­lu­tion forte avec, en plus, une équipe opéra­tion­nelle qui accom­pagne les entre­prises, au-delà du métier d’in­ves­tis­seur, à se digi­ta­li­ser, à faire des acqui­si­tions.

« La place de Lyon est essen­tielle pour moi. 30% de nos inves­tis­se­ments sont toujours réali­sés dans cette grande région Auvergne-Rhône-Alpes. »

Quel bilan peut-on faire de votre exer­cice 2020, que ce soit en termes d’in­ves­tis­se­ments, de cessions et de capi­taux levés ?

Nous avons connu une année excep­tion­nelle en capi­taux levés. 2020 aura été l’an­née la plus forte histo­rique­ment avec plus de 400 millions € levés pour le groupe. 2021 sera encore de meilleure facture que 2020. Sur les inves­tis­se­ments, on est autour de 200 millions € d’in­ves­tis­se­ments, soit un recul de 20% envi­ron, avec un trou d’air pendant le 1er confi­ne­ment. Pour les cessions, la baisse est de l’ordre de 40%. Mais 2021 sera très diffé­rent. On est sur un volume d’ac­ti­vité très, très fort, à date, en matière de levées de fonds, mais aussi de cessions avec un effet rattra­page. En matière d’in­ves­tis­se­ment, malgré un envi­ron­ne­ment très concur­ren­tiel, la tendance est bonne aussi. 25% de nos parti­ci­pa­tions ont réalisé des acqui­si­tions en 2020. La tendance d’ac­ti­vité consta­tée à l’au­tomne 2020 s’est pour­suivi au 1er trimestre 2021.

L’an dernier, vous avez évoqué comme objec­tif d’ar­ri­ver à 5 milliards € sous gestion, contre 2,5 milliards € actuel­le­ment. Vous n’aviez pas donné de date pour l’at­teinte de cet objec­tif. Aujourd’­hui, vous pouvez en donner une ?

En 2021, Sipa­rex ne sera pas loin des 3 milliards € d’ac­tifs sous gestion. Doubler la taille du groupe d’ici à 2025 est dans notre projet et nous sommes en cela soute­nus par notre conseil de surveillance sous la prési­dence active de Michel Rollier. Nous main­te­nons ce cap. Il y a un grand moteur de crois­sance chez Sipa­rex, grâce aux équipes et à l’en­vi­ron­ne­ment du marché. Il y a une très belle dyna­mique d’en­tre­prise dans tous nos métiers, sans parler de toute la struc­tu­ra­tion du groupe qu’on a complété. Il faut des personnes pour faire des deals, mais aussi pour faire tour­ner la maison Sipa­rex, pour s’oc­cu­per de la rela­tion avec les inves­tis­seurs, tant sur le plan marke­ting que digi­tal. On a aussi une équipe inter­na­tio­nale pour aller cher­cher des capi­taux à l’étran­ger. Vous citiez Domi­nique Nouvel­let tout à l’heure, qui a inculqué des valeurs et une culture très forte. Cela se perpé­tue dans les gênes des colla­bo­ra­teurs de Sipa­rex. Cela reste nos racines, tout en s’adap­tant à l’en­vi­ron­ne­ment dans lequel on évolue.

Et la place de Lyon dans le dispo­si­tif Sipa­rex reste impor­tante ?

La place de Lyon est essen­tielle pour moi. 30% de nos inves­tis­se­ments sont toujours réali­sés dans cette grande région Auvergne-Rhône-Alpes. Cela montre notre ancrage à Lyon. Le siège social reste à Lyon et on y est très atta­ché.

Sipa­rex est le gestion­naire du fonds souve­rain régio­nal mis en place à l’ini­tia­tive de la région et aux côtés de Bpifrance, de banques mutua­listes et d’as­su­reurs. L’ave­nir est aux parte­na­riats public-privé, plus que jamais ?

Je suis très heureux et fier que l’on ait ce véhi­cule d’in­ves­tis­se­ment, ici et dans le cadre du plan de relance. Je suis heureux que Sipa­rex en soit le gestion­naire avec tous ces acteurs qui illus­trent toute la richesse de l’éco­sys­tème régio­nal. C’est une vraie force de ce terri­toire. Chez Sipa­rex, nous avons pas mal de fonds public/privé. Bpifrance est un acteur public. Et, sans lui, le capi­tal inves­tis­se­ment français ne serait pas au niveau où il se trouve aujourd’­hui. C’est une belle illus­tra­tion d’une très bonne coopé­ra­tion entre le public et le privé. Nous même, Sipa­rex, nous vivons dans les terri­toires. Il y a beau­coup d’al­liances public/privé et ça fonc­tionne très bien pour peu que chacun reste à sa place. Dans le cas de ce fonds souve­rain, en respec­tant les règles de Bruxelles, il y a 49% de l’argent qui vient du public et 51% du privé. C’est un super levier. Un euro privé amène un euro public et réci­proque­ment.

Cette impli­ca­tion de la région n’est pas nouvelle. On se souvient de Rhône-Alpes Créa­tion inven­tée par Alain Mérieux, du Fonds régio­nal d’in­ves­tis­se­ment mis en place sous Jean-Jack Quey­ranne. Une suite logique ?

Oui, une suite logique et un vrai sens de l’his­toire. Les terri­toires, c’est la base de notre écono­mie. Quand on parle de souve­rai­neté indus­trielle, ça part des terri­toires. Dans les missions des régions, il y a l’éco­no­mie. Donc, la région a un vrai rôle à jouer, un rôle d’ac­cé­lé­ra­tion qui consiste à mettre tout le monde dans une dyna­mique. La région Auvergne-Rhône-Alpes, par sa présence et sous l’im­pul­sion de son président, Laurent Wauquiez a permis de drai­ner des capi­taux privés autour d’un projet. Si elle n’avait pas lancé l’ini­tia­tive, le projet n’exis­te­rait pas. 

Combien d’en­tre­prises vont-elles pouvoir béné­fi­cier de la manne de ce fonds souve­rain ?

Une ving­taine pour les PME-ETI. Et pour les TPE, qui seront iden­ti­fiées par le Medef, une ving­taine aussi. Au total, toute taille confon­due, ce sera une quaran­taine en tout.

Quels seront les critères qui guide­ront vos choix d’in­ves­tis­se­ment ?

Ce sont des entre­prises déjà exis­tantes, des PME et ETI, avec pour objec­tif de redon­ner un coup de jus pour sortir de la période actuelle. Il y aura deux cibles : celles qui ont été affec­tées et qui ont des bilans déséqui­li­brés et qui ont besoin de rééqui­li­brer leurs fonds propres pour repar­tir. Et puis, aussi, d’autres qui ont peut-être moins bougé ces derniers mois, mais qui ont besoin de trou­ver des moyens complé­men­taires pour repar­tir de façon offen­sive sur des trans­for­ma­tions, des acqui­si­tions, des déve­lop­pe­ments orga­niques ou autres. Ce qu’on apporte, ce sont des fonds propres. Après le temps des finan­ce­ments d’ur­gence (PGE), il y a main­te­nant un temps pour finan­cer les redé­mar­rages et rééqui­li­brer les bilans. Là, on est dans le temps des fonds propres après le temps de la dette.

« Un PGE, c’est une dette. Il faut la rembour­ser. »

La bourse a retrouvé ses plus hauts histo­riques depuis 2000. Avec la société greno­bloise HRS, Euro­next Growth a signé début 2021 sa plus belle intro­duc­tion en bourse. La bourse reste-t-elle le plus redou­table concur­rent du private equity en matière de finan­ce­ment du déve­lop­pe­ment des entre­prises ?

Ce n’est pas un concur­rent, c’est un outil complé­men­taire. Je me réjouis que les marchés finan­ciers retrouvent des couleurs. La preuve de cette complé­men­ta­rité, c’est notre inves­tis­se­ment chez Gérard Perrier Indus­trie, au niveau des holdings de contrôle. Cela n’em­pêche pas l’en­tre­prise d’être cotée en bourse. Les concur­rents, ils sont dans notre envi­ron­ne­ment. Ce sont d’autres acteurs français. On est dans un métier d’offre. Donc, il faut être extrê­me­ment diffé­ren­ciant. Le métier du capi­tal d’in­ves­tis­se­ment en 2021 n’a rien à voir avec ce qu’il était dix ans aupa­ra­vant, voire cinq ans.

Les PGE doivent-ils être inté­gra­le­ment rembour­sés par les entre­prises ou peut-on envi­sa­ger qu’une partie des sommes soient trans­for­mées en fonds propres ? 

Un PGE, c’est une dette. Il faut la rembour­ser.

Inté­gra­le­ment ?

Oui, on ne peut pas être dans les dettes perpé­tuelles. C’est comme pour les Etats. On ne va pas gommer les dettes des Etats. La dette peut être compar­ti­men­tée. Elle peut être payée très à terme. Mais on paie ses dettes. Et une entre­prise paie ses dettes.

Moderna, dont le patron est Français, ancien direc­teur géné­ral de bioMé­rieux, connait un succès impres­sion­nant parce que Stéphane Bancel a pu mobi­li­ser plusieurs milliards de $. Une biotech lyon­naise qui cher­che­rait à lever rapi­de­ment 500 millions € pour une avan­cée majeure en termes de santé publique, les trou­ve­rait-elle ici ?

C’est un point essen­tiel qui va au-delà des biotechs d’ailleurs. C’est un point très inté­res­sant. Je connais bien l’in­no­va­tion puisque nous sommes dans le domaine de l’in­no­va­tion avec X-Ange. C’est une ques­tion que l’on se pose tous les jours. Trou­ver un inves­tis­seur français qui est capable de mettre des sommes pareilles, la réponse est non. Mais j’ap­por­te­rai des bémols. D’abord, on n’est pas obligé de partir aux Etats-Unis pour faire cela. Il y a des fonds inter­na­tio­naux qui sont prêts à accom­pa­gner des entre­prises, ici en France, pour des levées de fonds impor­tantes. Nous le vivons chez XAnge dans notre branche inno­va­tion, nous avons des tours de table qui se montent à 100 ou 200 millions €. L’argent arrive en France. Après, il y a un sujet cultu­rel. Les épar­gnants en France -et je ne parle pas des épar­gnants indi­vi­duels- restent aller­giques au risque, à la grande diffé­rence des Améri­cains. Toute­fois, il y a quand même du mouve­ment en France. C’est bien de crier tout le temps sur la France, mais on voit les choses évoluer. Il y a des initia­tives qui ont été prises par le gouver­ne­ment en 2019 pour mobi­li­ser des sommes impor­tantes. 500 millions €, on n’y est pas encore. Mais 50 à 100 millions, on y arrive. C’est le sens de l’his­toire. C’est en train de se faire.

Vous, Sipa­rex, le plus gros ticket que vous pouvez inves­tir, c’est de quel ordre ?

50 millions €. On n’en fait pas tous les jours. Mais on sait faire et, cela veut dire que ça peut repré­sen­ter un tour de table de 150 à 200 millions €. Ce qui était inen­vi­sa­geable il y a cinq ans. 

Est-ce qu’on sait aussi bien finan­cer qu’aux Etats-Unis des projets risqués ? Est-ce qu’on a la même culture du risque en France ?

Non, c’est clair. Mais l’écart ne se creuse pas. Il aurait plutôt tendance à se réduire. Mais la tech française était complè­te­ment en panne dans son finan­ce­ment il y a cinq ans. Aujourd’­hui, la tech est très prisée. Il y a de l’argent sur ce segment. Il y a de l’in­té­rêt. On est en train de faire une magni­fique levée de fonds sur X-Ange. On n’y serait pas parve­nus de la même façon, cinq ans aupa­ra­vant. Il y a quelque chose qui se passe. Il faut le dire. On dit trop que tout va mal. Certes, il y a des choses qui ne vont pas bien. Mais nous avons de supers entre­pre­neurs. Nous avons une super tech, mais pas que de la tech au sens profes­seur Nimbus, de la tech de rupture d’usage, de modèle, pas toujours ultra capi­ta­lis­tique. On peut être dans la Deep Tech sans avoir des usines qui coûtent des dizaines de millions €. Cela existe et on a beau­coup plus d’argent pour ces exemples.

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