Jean-Chris­tophe Vincent : De l’ombre à la lumière

Après le départ surprise de l’historique Mohamed Tria à la présidence de Lyon - La Duchère, Jean-Christophe Vincent prend la tête du deuxième club de football de la ville. Cet homme de l’ombre, bien connu du microcosme lyonnais, découvre le devant de la scène après deux décennies passées dans les coulisses de la vie politique au sein du PS, puis dans le privé, d’abord chez Serfim avant de rejoindre 6e Sens Immobilier. À 50 ans, ce Strauss-kahnien de la première heure s’offre un beau défi dix ans après l’effondrement de ses ambitions électorales.

Jean-Chris­tophe Vincent a donc ouvert à la mi-mai, le troi­sième grand chapitre de son parcours profes­sion­nel. L’an­cien ambi­tieux mili­tant strauss-kahnien, retiré du jeu poli­tique après l’af­faire du Sofi­tel en 2011, et devenu depuis spécia­liste des rela­tions insti­tu­tion­nelles et affaires publiques chez Serfim puis 6e Sens Immo­bi­lier, succède à l’em­blé­ma­tique Moha­med Tria, à la prési­dence de Lyon-La Duchère. Choisi par Nico­las Gagneux, le président de 6e Sens Immo­bi­lier et action­naire majo­ri­taire du club, il aura la lourde tâche de rele­ver le deuxième fleu­ron du foot lyon­nais, descendu en quatrième divi­sion au terme d’une saison cala­mi­teuse.

Une nouvelle étape de taille pour cet enfant du 9e arron­dis­se­ment, très atta­ché à son terri­toire et plus habi­tué jusqu’à présent à un rôle tout en discré­tion, loin des lumières et des projec­teurs. « Il a toujours été cet homme de l’ombre, jamais vrai­ment au premier rang, qui conseillait plus ou moins bien  »,souffle l’an­cien président (PS) de la région Rhône-Alpes, Jean-Jack Quey­ranne, qui a beau­coup côtoyé Jean-Chris­tophe Vincent dans les rangs du PS, notam­ment lorsque celui-ci occu­pait le poste de secré­taire géné­ral du groupe PS à la Région.

« Il a toujours aimé être celui qui conseille, oriente, et accom­pagne. Mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il n’au­rait pas aimé être élu », prolonge son ami Erick Roux de Bézieux, le fonda­teur de l’agence de commu­ni­ca­tion Syntagme. Mais les aléas de la vie poli­tique, ses rela­tions troubles avec Gérard Collomb (voir enca­dré) et surtout la chute de Domi­nique Strauss-Kahn, auront foudroyé les ambi­tions poli­tiques de ce mili­tant social-démo­crate. « Si l’his­toire avec DSK ne s’était pas termi­née de la sorte, ma pers­pec­tive, c’était de me présen­ter aux légis­la­tives de 2012 sur la 2e circons­crip­tion du Rhône, celle où j’ha­bite et où Hubert Julien-Lafer­rière est aujourd’­hui élu », précise le prin­ci­pal inté­ressé.

« Il a l’étoffe et connaît le club depuis long­temps. C’était une évidence de le nommer à la prési­dence »

Nico­las Gagneux, Président de 6e Sens Immo­bi­lier et action­naire majo­ri­taire de Lyon-La Duchère

Dix ans presque jour pour jour, après l’écla­te­ment de l’af­faire du Sofi­tel, Jean-Chris­tophe Vincent découvre donc enfin le devant de la scène à La Duchère. Le quinqua­gé­naire prend les rênes d’un club qu’il connaît bien, pour avoir déve­loppé dès 2008 – et toujours dans l’ombre -, les actions socio-éduca­tives et parte­na­riats privés aux côtés de Moha­med Tria.

« Il a long­temps rêvé de cet enga­ge­ment sur le plan social et poli­tique, sans jamais avoir l’oc­ca­sion de le faire au niveau où il le souhai­tait, donc c’est une belle oppor­tu­nité qui s’offre à lui aujourd’­hui dans ce club très impliqué sur le champ social », détaille Jean-Jack Quey­ranne. « Jean-Chris­tophe a toujours eu cette sensi­bi­lité et cette atten­tion parti­cu­lière sur les problé­ma­tiques d’in­ser­tion et d’in­té­gra­tion, complète David Kimel­feld, ancien président de la Métro­pole et proche de « JCV » depuis leur rencontre au PS dans les années 2000. Le club de La Duchère n’est pas qu’un simple club spor­tif ; il ne lui faut pas un président qui n’ait que la vision du résul­tat spor­tif mais qui aille bien au-delà. Et pour le coup, Jean-Chris­tophe est tota­le­ment adapté à cela. »

Numéro 2 du PS du Rhône

Bien avant le PS, Serfim, 6e sens Immo­bi­lier et le club de Lyon-La Duchère, la trajec­toire de Jean-Chris­tophe Vincent s’écrit dans les années 1990 au Centre Pierre Léon, le centre d’his­toire écono­mique et sociale de la région lyon­naise. « Je rêvais de deve­nir anthro­po­logue, j’ai fait une thèse que j’ai fina­le­ment aban­donné après six années lorsqu’un copain m’a dit qu’ils recru­taient quelqu’un pour être direc­teur du cabi­net du PS du Rhône auprès de Sylvie Guillaume.  » Seul des 27 candi­dats à ne pas être encarté, JCV, en concur­rence avec le futur ministre Olivier Dussopt, est fina­le­ment choisi et intègre le PS au début des années 2000.

À tout juste 30 ans, ce novice de la poli­tique impose rapi­de­ment sa patte au sein de la fédé­ra­tion rhoda­nienne du parti. « C’est un garçon avec une person­na­lité forte et des vraies convic­tions affir­mées, il n’est pas du tout effacé. Il y avait donc des gens avec qui il s’en­ten­dait très bien, et d’autres avec lesquelles le débat était beau­coup plus animé », se souvient le député Hubert Julien-Lafer­rière, l’un de ses amis proches, rencon­tré dans le 9e arron­dis­se­ment. « J’ai travaillé à cette période pour Sylvie Guillaume et Chris­tiane Demon­tès, deux femmes pleines de convic­tion, avec des forts carac­tères. Et comme je ne suis pas réputé pour me lais­ser faire, il y avait parfois des gros coups de gueule », se remé­more Jean-Chris­tophe Vincent.

Dans la lignée de cette première expé­rience, il découvre, après les régio­nales de 2004, un nouveau rôle comme secré­taire géné­ral du groupe PS à la région, et est nommé dans le même temps secré­taire fédé­ral du PS dans le Rhône. Consi­déré comme le numéro 2 de la section dépar­te­men­tale du parti (derrière Chris­tiane Demon­tès puis Jacky Darne), il rejoint à cette époque le petit club fermé des Rugis­sants, répon­dant à l’ap­pel d’Erick Roux de Bézieux et Romain Blachier.

« On avait créé ce club qui réunis­sait une quin­zaine de person­na­li­tés de la poli­tique lyon­naise qui avaient entre 30 et 40 ans, avec un poten­tiel rôle poli­tique à jouer ulté­rieu­re­ment, témoigne Erick Roux de Bézieux. L’idée, c’était de faire en sorte que les gens se parlent et arrêtent de consi­dé­rer qu’un­tel était un con parce qu’il était de gauche, ou qu’un autre était un imbé­cile parce qu’il était de droite. » Parmi les convives présents autour de la table : Farida Boudaoud, Elodie Roux de Bézieux, Thomas Rudi­goz, Fouziya Bouzerda… « Je crois que je suis le seul à ne pas avoir été élu dans cette histoire », ironise avec recul et frus­tra­tion Jean-Chris­tophe Vincent

Le trau­ma­tisme de la chute de DSK 

Car le mili­tant strauss-kahnien, qui servait parfois de chauf­feur au leader socia­liste entre deux rendez-vous dans le Rhône, s’ima­gi­nait bien siéger dans l’hé­mi­cycle du Palais Bour­bon en 2012, après la suppo­sée victoire à la Prési­den­tielle de « son » candi­dat, grand favori des sondages. Un rêve envolé au prin­temps 2011 lorsqu’il découvre, hébété, Domi­nique Strauss-Kahn menotté et escorté par la police new-yorkaise.

« Tout le monde a compris que c’était complè­te­ment fini, mais je conti­nuais à y croire. J’ai mis du temps à comprendre, je lisais tous les docu­ments qui sortaient, je me disais qu’un complot allait sortir, qu’il allait être réha­bi­lité. Ça parais­sait telle­ment grotesque que c’était compliqué face à l’énor­mité de la situa­tion et après 10 ans de travail auprès d’une équipe, de se dire que ça y est, c’était terminé. » Après quelques mois passés à défendre DSK dans la presse lyon­naise, Jean-Chris­tophe Vincent, rési­gné, finit par accep­ter son sort et l’en­vol de ses ambi­tions élec­to­rales. « C’est une frus­tra­tion parce que j’ai l’im­pres­sion de ne pas être allé au bout de quelque chose alors que j’avais beau­coup travaillé pour. Alors j’ai décidé de quit­ter la poli­tique. Sans DSK, je n’avais pas voca­tion à rester au PS. » 

En contact avec de nombreux chefs d’en­tre­prise, il rebon­dit dans le privé chez Serfim, comme direc­teur du déve­lop­pe­ment et des rela­tions publiques au prin­temps 2012, séduit par le discours de Guy Mathio­lon qu’il aurait pu rejoindre quelques années plus tôt à la CCI. « On a consi­déré que son profil, par son parcours et sa person­na­lité, pouvait nous être utile dans l’en­tre­prise, avance le président de Serfim. Son rôle était de faire connaître l’en­tre­prise auprès des collec­ti­vi­tés pour montrer que nous étions un acteur crédible et que nos dossiers de réponse aux appels d’offre ne finissent pas à la poubelle. »

« En poli­tique, il a toujours été cet homme de l’ombre, jamais vrai­ment au premier rang, qui conseillait plus ou moins bien... »

Jean-Jack Quey­ranne

Un rôle de lobbyiste influen­ceur parfai­te­ment adapté à cet ex-homme de l’ombre du jeu poli­tique. « Je ne cherche à influen­cer personne, précise toute­fois Jean-Chris­tophe Vincent. Mon rôle, c’est de renfor­cer l’iden­tité et la noto­riété d’une entre­prise pour donner envie de travailler avec elle. » Un virage profes­sion­nel salué par ses anciens cama­rades socia­listes.

« Passer des cercles poli­tiques au monde de l’en­tre­prise, ce n’est pas si évident et je sais de quoi je parle, concède David Kimel­feld qui travaille pour l’agence Syntagme d’Erick Roux de Bézieux depuis sa défaite aux métro­po­li­taines. Mais Jean-Chris­tophe a eu la capa­cité de rebon­dir et de s’adap­ter très rapi­de­ment, il a gran­de­ment oeuvré pour l’ins­tal­la­tion de Serfim dans le paysage lyon­nais. » 

L’AS Duchère depuis 20 ans

Mais après huit années passées aux côtés de Guy Mathio­lon, JCV quitte l’en­tre­prise en septembre dernier, pour rejoindre 6e Sens Immo­bi­lier comme direc­teur géné­ral délé­gué stra­té­gie et rela­tions publiques. « On a senti qu’on avait de réels besoins sur la trans­ver­sa­lité et les rela­tions publiques, un poste qui n’exis­tait pas chez nous, révèle Nico­las Gagneux, président de 6e Sens. On a rencon­tré Jean-Chris­tophe à la Duchère, quand nous sommes deve­nus action­naires majo­ri­taires du club et le feeling est rapi­de­ment passé puisque c’est quelqu’un qui n’a pas sa langue dans sa poche et qui dit les choses. C’est une qualité impor­tante aujourd’­hui. »

Son arri­vée chez 6e Sens est offi­cia­li­sée moins de six mois après les premiers échanges. « Nico­las et Romain (Valéry, DG de 6e Sens) m’ont expliqué qu’à leur stade de déve­lop­pe­ment, ils avaient besoin d’un profil comme le mien, souligne Jean-Chris­tophe Vincent. Et en paral­lèle, les chan­ge­ments chez Serfim faisaient que c’était aussi le moment de partir. Mon rôle était très lié à Guy, et l’ar­ri­vée de sa fille Alexan­dra à la prési­dence était plutôt syno­nyme d’une perte de pouvoir pour moi. Je ne suis pas certain qu’on se serait bien entendu. Elle arrive, à elle de choi­sir les personnes avec qui travailler et non des gens choi­sis par son père. »

Un point de vue partagé par Guy Mathio­lon : « Son départ s’est très bien passé et c’est d’ailleurs assez rare quand cela se passe aussi bien. J’ai complè­te­ment compris ses moti­va­tions et je trouve son choix de carrière intel­li­gent. L’ar­ri­vée de ma fille dans l’en­tre­prise faisait qu’il fallait peut-être renou­ve­ler le comité de direc­tion, et compte-tenu de l’ac­ti­vité de 6e Sens, je pense que sa valeur ajou­tée va sans doute être encore plus forte que chez nous. » 

« Je ne suis pas réputé pour me lais­ser faire »

Jean-Chris­tophe Vincent

Au sein du groupe immo­bi­lier lyon­nais, Jean-Chris­tophe Vincent est donc en charge des rela­tions publiques, de la trans­ver­sa­lité, du fonds de dota­tion, et depuis mai dernier, de la prési­dence du club de Lyon-La Duchère. Un club qu’il fréquente depuis près de 20 ans, d’abord en tribunes avec ses amis poli­tiques du 9e Mickael Saba­tier, Yvon Perez et Hubert Julien-Lafer­rière, puis aux côtés du président Moha­med Tria, depuis 2008.

« Je mili­tais avec son frère Nordine qui connais­sait mon appé­tence pour le club et mes réseaux rela­tion­nels. Donc il m’a rapi­de­ment présenté à Moha­med lorsqu’il est devenu président. » Membre du comité de direc­tion, JCV s’oc­cupe de mettre en rela­tion le club avec des parte­naires privés et initie les premières actions sociales du club, à l’image du forum de l’em­ploi « Ton Métier C’est Ton But », lancé en 2013.

Et lorsque Moha­med Tria, fati­gué par 13 années de prési­dence et une dernière saison catas­tro­phique (le club visait la Ligue 2 mais descend en 4e divi­sion), choi­sit au prin­temps dernier de passer la main, les nouveaux proprié­taires du club n’hé­sitent pas long­temps sur l’iden­tité de son succes­seur. « C’était le choix le plus logique et une évidence, confirme Nico­las Gagneux. Jean-Chris­tophe est celui qui connaît le mieux le club puisqu’il était déjà là avant. Il a l’étoffe et la stature pour nous emme­ner là où on veut être sur les aspects sociaux et socié­taux. »

Une arri­vée vue d’un bon œil par les éduca­teurs spor­tifs comme Ibra­him Tan, au club depuis dix ans : « On le connaît bien, il est au club depuis long­temps et certains d’entre nous ont même eu son fils comme joueur. Il s’ins­crit dans la conti­nuité de Moha­med sur les aspects socio-éduca­tifs, la forma­tion au club et le déve­lop­pe­ment de la section fémi­nine. »

Retour en poli­tique ?

Le néo-président qui « passe sans cesse d’un sujet 6e Sens à un autre Lyon-La Duchère et inver­se­ment entre 7h et 23h » sort donc enfin de l’ombre. « Avant comme conseiller, il propo­sait des choses et était ensuite confronté à un arbi­trage en sa faveur ou en sa défa­veur. Là, il va pouvoir mettre en place son projet et démon­trer qu’il a la capa­cité de gérer ça par lui-même, souffle son ami Mickaël Saba­tier, qui lui a fait décou­vrir le club au début des années 2000. Quand il a un objec­tif en tête, il ne le lâche pas, il est déter­miné et cela va faire du bien au club. Quand on joue ensemble, il est toujours en attaque, et même s’il se cassait une jambe, il conti­nue­rait avec l’autre pour essayer de marquer. L’objec­tif, c’est que le but rentre, il s’en fout s’il doit aller mettre un plâtre après. » Un témoi­gnage confirmé par Hubert Julien-Lafer­rière, gardien de l’équipe, qui s’était cassé une cote lors d’un duel musclé avec JCV sur le terrain : « C’est quelqu’un de très investi. Avec son enga­ge­ment pour la jeunesse et l’in­ser­tion, il fera un très bon président. »

Et ce nouveau rôle, plus exposé, laisse suppo­ser à certains obser­va­teurs un poten­tiel retour du Strauss-kahnien dans la poli­tique lyon­naise, notam­ment dans le 9e arron­dis­se­ment. « Quand on a fait une bonne partie de sa vie dans le monde poli­tique, on ne quitte jamais la poli­tique, affirme son ami Erick Roux de Bézieux. Mais quand vous êtes président de Lyon-La Duchère, avec des actions sociales qui fonc­tionnent, vous êtes dans la vraie poli­tique, celle qui construit. C’est plus grati­fiant que d’avoir une cocarde sur sa voiture. » Le prin­ci­pal inté­ressé, connu dans le micro­cosme lyon­nais pour orga­ni­ser de nombreux dîners chez lui avec des person­na­li­tés des milieux asso­cia­tif, poli­tique, écono­mique ou jour­na­lis­tique, assure de son côté « n’avoir aucune ambi­tion poli­tique ». Le regard tourné vers l’ave­nir, plutôt que vers son passé.

BIO EXPRESS

1970 : Nais­sance

2002 : Intègre le PS du Rhône

2012 : Quitte la poli­tique après l’af­faire DSK et rejoint Serfim

2020 : Quitte Serfim pour 6e Sens Immo­bi­lier

2021 : Nommé président de Lyon-La Duchère

« Gérard Collomb m’a pris pour un con »

Proche de l’an­cien maire de Lyon pendant de nombreuses années, le visage de Jean-Chris­tophe Vincent se crispe à l’évo­ca­tion du nom de Gérard Collomb : « Ne me dîtes surtout pas que j’ai été un fidèle de Gérard Collomb. D’abord, je ne suis pas fidèle, parce que je ne suis pas un clébard et avec lui, j’ai eu des très hauts et des très bas. Ça a été une rela­tion en dents de scie, avec des moments très forts et d’autres très déce­vants où il n’y avait rien à attendre d’un homme qui ne pensait qu’à lui et qui esti­mait qu’il avait toujours raison sur tout. En mars 2019, il m’a proposé d’être maire du 9e lors des dernières élec­tions et en juillet 2019, ce n’était plus le cas. Il m’a pris pour un con. Je lui ai dit les 20 ans de décep­tion qu’il repré­sen­tait pour moi et je me suis barré »

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