Laurent Fiard : « Il y a beau­coup d’émo­tion quand on prend la déci­sion de vendre »

Laurent Fiard a créé la surprise en annonçant, début février, être entré en négociations exclusives avec le groupe marseillais Snef pour la vente de Visiativ (277 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2023, 1400 collaborateurs) qu’il a co-fondé avec Christian Donzel en 1987. Une page se tourne, mais le dirigeant compte bien mener à terme le plan stratégique qui prévoit de doubler de taille à l’horizon 2028. Propos recueillis par Jean-Pierre Vacher, Vincent Lonchampt et Océane Ella.
Laurent Fiard © Tim Douet

Vous n’avez pas encore 60 ans, pourquoi vendre si jeune et alors que vous venez juste de lancer un ambi­tieux plan de route pour Visia­tiv ?

Laurent Fiard : Si jeune, oui, tout est rela­tif (sourire). Plus sérieu­se­ment, je vends, mais je vais conti­nuer d’ac­com­pa­gner Visia­tiv. Je reste très investi avec le groupe Snef pour exécu­ter le plan stra­té­gique appelé Shift 5, qui consiste à doubler de taille pour atteindre 500 millions d’eu­ros de chiffre d’af­faires dont 50 % à l’in­ter­na­tio­nal à l’ho­ri­zon 2028, ce qui n’est pas une mince affaire. Et je reste action­naire de Visia­tiv puisque je garde 10 % du capi­tal avec une partie du mana­ge­ment.

Le déclen­cheur de la vente, c’est donc le départ à la retraite de votre asso­cié Chris­tian Donzel ? S’il avait le même âge que vous, vous n’au­riez pas vendu Visia­tiv si vite ?

Chris­tian, a bien­tôt 74 ans, cela fait deux ou trois ans qu’il n’est plus dans l’opé­ra­tion­nel… Comme tout chef d’en­tre­prise qui a réussi, il avait besoin aussi de valo­ri­ser le fruit de son travail. Il fallait donc faire tour­ner le capi­tal de Visia­tiv pour permettre la conti­nuité de ce magni­fique projet et aven­ture humaine qu’on a co-déve­loppé avec Chris­tian depuis toutes ces années. Je n’avais que 23 ans quand j’ai démarré avec lui… Et depuis, comme on a l’ha­bi­tude de dire, on passe plus de temps ensemble qu’a­vec nos femmes. C’était donc notre devoir d’ac­com­pa­gner la trans­mis­sion du bébé. On conti­nue d’avoir des projets ensemble mais c’est une sensa­tion un peu émou­vante.

On a un pince­ment au cœur quand on signe la vente ?

Il y a évidem­ment beau­coup d’émo­tion quand on prend la déci­sion de vendre. Je dois même avouer que certains week-ends ont été compliqués. Mais il fallait prendre une déci­sion, et quand cette déci­sion est prise, on avance. Je le répète, c’était notre devoir de passer la main. Et aujourd’­hui, je suis vrai­ment  »straight to the point » pour réus­sir ce nouveau défi. Je suis à la fois rassuré et serein, on va faire de belles choses.

Et en interne, comment les équipes ont accueilli la nouvelle ? 

Comme Visia­tiv est cotée en bourse, il y avait un devoir de confi­den­tia­lité extrê­me­ment fort. Ce qui veut dire que je n’avais pas le droit de parler de la vente avant la diffu­sion du commu­niqué de presse. C’était donc une situa­tion très frus­trante pour moi, et ça a été assez spor­tif. J’ai sauté dans un TGV pour arri­ver à l’heure dans les bureaux au moment où les colla­bo­ra­teurs de Visia­tiv allaient décou­vrir le commu­niqué de presse. Et la première ques­tion que tout le monde m’a posée, c’est « Laurent, toi tu fais quoi ? » J’ai ressenti à la fois de l’émo­tion et de la fierté. J’es­père en grande partie rassu­rer et donner ce nouvel élan à Visia­tiv.

Pour vous, c’est quand même un chan­ge­ment énorme : désor­mais vous allez devoir rendre des comptes à un action­naire au-dessus de vous. Vous pensez vrai­ment rester encore 4 ans chez Visia­tiv ?

Sincè­re­ment, j’ai l’es­prit de la gagne. Donc je ne parti­rai pas tant que je n’au­rai pas fini ce plan. La seule chose, c’est s’il y avait mésen­tentes, mais les rela­tions avec le groupe Snef sont extrê­me­ment bonnes. C’est une entre­prise fami­liale, à taille humaine avec beau­coup de syner­gies possibles. Donc j’ai vrai­ment un objec­tif de co-élabo­ra­tion. Et pour dire cela, je m’ap­puie notam­ment sur l’exemple du rachat par le groupe Snef d’une autre entre­prise lyon­naise, la société d’in­gé­nie­rie Ekium, qui faisait 70 millions d’eu­ros de chiffre d’af­faires et qui fait pratique­ment 300 millions d’eu­ros aujourd’­hui. Sept ans après le rachat, le président-fonda­teur Philippe Lanoir est toujours en poste, il déve­loppe son entre­prise et il a toujours le sourire quand je le rencontre.

Ça a joué pour vous cet exemple lyon­nais ?

Bien évidem­ment. Avant de se déci­der, on regarde ce qu’il se passe autour de nous… Et avec le groupe Snef, tous les para­mètres me semblent extrê­me­ment favo­rables. A nous main­te­nant d’em­barquer les équipes et d’al­ler cher­cher des syner­gies.

Le groupe Snef est très présent dans les métiers de l’in­gé­nie­rie et Visia­tiv accom­pagne la trans­for­ma­tion numé­rique des entre­prises : jusqu’où pensez-vous aller dans le rappro­che­ment ? 

Nous n’avons pas encore véri­ta­ble­ment le droit de travailler ensemble (tant que la vente n’est pas offi­cielle, un closing est espéré au cours du premier semestre Ndlr), mais en quelques heures de discus­sions avec les diri­geants du groupe Snef, on a très rapi­de­ment vu les syner­gies possibles. Il y a notam­ment des sujets passion­nants autour de la décar­bo­na­tion ou de l’op­ti­mi­sa­tion de la sobriété digi­tale. Tout cela paraît très limpi­de… 

Pour parve­nir à l’objec­tif de ce plan stra­té­gique, il fallait être adossé à un grand groupe pour pouvoir le réali­ser ? Ou vous pensez aller encore plus haut et plus vite ?

Ce plan a été écrit dans une dyna­mique auto­nome et ce que je crois ferme­ment, c’est qu’on va l’exé­cu­ter plus vite. Je suis convaincu que tout va être accé­léré.

Le jour de l’an­nonce de la vente, vous nous aviez dit avoir préféré confier les rênes de Visia­tiv à un groupe fami­lial français alors que vous avez été égale­ment appro­ché par des fonds améri­cains. C’était une donnée impor­tante pour vous ?

On a effec­ti­ve­ment eu beau­coup de solli­ci­ta­tions, et c’est d’ailleurs une grande fierté. Visia­tiv est une entre­prise de près de 300 millions d’eu­ros de chiffre d’af­faires cotée en bourse qui affiche une crois­sance rentable – et je tiens à souli­gner le mot rentable -, c’est donc une entre­prise visible. Et c’est vrai que les solli­ci­ta­tions étaient plutôt anglo-saxonnes. Nous avons eu beau­coup de discus­sions avec des fonds d’in­ves­tis­se­ment mais ce qui a fait la diffé­rence avec le groupe Snef c’est que l’on préfé­rait conti­nuer l’aven­ture Visia­tiv dans un envi­ron­ne­ment indus­triel avec une entre­prise française qui se déve­loppe depuis plus de 100 ans avec un ADN fami­lial.

Bruno Rous­set (April), Jean-Michel Aulas (Cegid puis OL Groupe), Yves Revol (Clasquin) et vous aujourd’­hui, ça fait beau­coup de belles ETI lyon­naises qui ont été vendues ces dernières années. Est-ce que cela veut dire que le capi­ta­lisme fami­lial lyon­nais perd de sa substance ?

Non, je ne crois pas. C’est un long débat… Je connais très bien toutes ces entre­prises, et quand on a des ambi­tions impor­tantes à l’in­ter­na­tio­nal, c’est quand même inté­res­sant d’écou­ter les fonds anglo-saxons. Après, j’ai la convic­tion qu’il faut se battre pour garder des actifs sur le terri­toire. C’est notam­ment le sens de mon enga­ge­ment aux côtés de Laurent Wauquiez en prenant la prési­dence d’Au­vergne-Rhône-Alpes Inves­tis­se­ment. L’am­bi­tion est d’of­frir un conti­nuum de finan­ce­ment aux entre­prises régio­nales en couvrant toutes les étapes cruciales du cycle de vie d’une entre­prise : de l’amorçage à la trans­mis­sion, en passant par les phases de risque, rebond, retour­ne­ment et déve­lop­pe­ment. 

Cela repré­sente une force de frappe de quelle ampleur ? 

La dyna­mique est extrê­me­ment inté­res­sante et vertueuse. Globa­le­ment, aujourd’­hui, cela repré­sente plus de 150 millions d’eu­ros à travers 28 fonds d’in­ves­tis­se­ment. Avec les effets de levier, on estime que ça se traduit au total par 1,5 milliard d’eu­ros injec­tés dans le capi­tal des entre­prises de la région, dans tous les domaines d’ex­cel­lence du terri­toire : le numé­rique, la santé, l’in­dus­trie, le bâti­ment… On en est qu’au début de l’aven­ture et je suis persuadé que, d’ici 3 ou 4 ans, ce fonds sera digne d’un terri­toire comme Auvergne-Rhône-Alpes qui rassemble de nombreuses entre­prises et donc les Visia­tiv de demain. 

Vous êtes l’un des fonda­teurs d’Axe­leo Capi­tal qui inves­tit dans des star­tups. Est-ce que vous allez réin­ves­tir dans ce fonds l’argent du produit de la vente de vos actions Visia­tiv ?

Déjà, je suis très fier de ce qu’est devenu Axeleo (150 millions d’eu­ros d’ac­tifs sous gestion), qui était au départ une idée collec­tive que nous avions eue avec Éric Burdier et Chris­tophe Dumou­lin (respec­ti­ve­ment direc­teur et président d’Axe­leo) il y a une dizaine d’an­née. Je ne suis plus action­naire, mais je suis déjà inves­tis­seur chez Axeleo Capi­tal. Donc je regarde ce fonds, bien sûr, mais je dirai que, de façon globale, je regarde tous les fonds qui inves­tissent sur le terri­toire, ce qui est assez aligné avec ma mission de président de Auvergne-Rhône-Alpes Inves­tis­se­ment.

Vous êtes égale­ment récem­ment devenu action­naire de l’As­vel à titre person­nel. Qu’est-ce qui vous a motivé ?

C’est d’abord parce que le projet de Tony Parker et Gaëtan Muller est très inté­res­sant et dans une belle dyna­mique. On est plusieurs chefs d’en­tre­prise à s’être investi (avec le promo­teur immo­bi­lier Didier Caudard Breille, la famille Mathio­lon… Ndlr) et moi j’aime bien le travail d’équipe. On va faire, j’es­père, de l’As­vel un vrai club euro­péen avec des ambi­tions et puis surtout avec des projets connexes, comme sur le social par exemple. C’est passion­nant.

On sait que le Medef Lyon-Rhône, que vous avez présidé de 2014 à 2021, était très méfiant lors de l’ar­ri­vée des écolo­gistes à la Ville et à la Métro­pole. Est-ce que cela a changé ? Quel regard portez-vous aujourd’­hui ?

Je ne suis plus président du Medef, donc ce n’est pas à moi de parler de ce sujet. (Il réflé­chit) Mais je suis assez inquiet pour être très franc et direct, comme j’ai toujours eu l’ha­bi­tude de l’être : Je trouve qu’on s’en­dort. Et malheu­reu­se­ment, je pense qu’on va le payer assez cher si on s’en­dort trop. Donc il faut se réveiller.

Ça veut dire quoi « on s’en­dort » ? À quel niveau ?

On s’en­dort dans l’at­trac­ti­vité de notre terri­toire, dans l’ac­com­pa­gne­ment aux entre­pri­ses… Ce que je reproche, ce sont les non-déci­sion et quelque part la non-action, en plus du fait que l’on n’y voit pas clair du tout…

Avec la vente de Visia­tiv, vous arri­vez un peu à la fin de quelque chose, en tout cas vous tour­nez une page. Qu’est-ce qui vous a motivé tout au long de ces années, pourquoi avez-vous fait tout ça ? 

Pourquoi j’ai fait tout ça ? Déjà parce que j’avais vrai­ment l’en­vie d’en­tre­prendre. Quand je dis entre­prendre, cela doit s’en­tendre de manière large avec Visia­tiv, Axeleo ou d’autres projets comme l’En­tre­prise du futur. Et, pour moi, la base de tout ça, c’est le partage. À plusieurs on va plus loin, mais je consi­dère aussi que l’on va plus vite. Et j’ai l’es­prit de la gagne. J’ai fait des sports collec­tifs, et quand j’en­trais sur le terrain, c’était toujours pour gagner. C’est dans mes gênes. Et je crois aussi que j’aime faire beau­coup de choses et me rendre utile. 

Merci d’avoir lu cet article ! Si vous avez un peu de temps, nous aime­rions avoir votre avis pour nous amélio­rer. Pour ce faire, vous pouvez répondre anony­me­ment à ce ques­tion­naire ou nous envoyer un émail à redac@­lyon­de­ci­deurs.com. Merci beau­coup !

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